
Par Robert ZUILI – Psychologue Clinicien, spécialiste des émotions - 8 janvier 2026
Qui n’a jamais été déçu par la tournure que prenait une relation professionnelle ou personnelle ?
Probablement personne.
Être déçu de quelqu’un, ce n’est pas seulement inévitable :
c’est aussi, à certains endroits, utile.
Parce que comment éprouver la solidité d’un lien si la relation n’est jamais bousculée ?
Non pas par intention de nuire, mais simplement parce qu’à un moment donné,
- les intérêts divergent,
- les priorités changent,
- les attentes se déplacent.
C’est normal. Pas forcément souhaitable. Mais c’est la vie du lien.
Le meilleur moyen de ne jamais être déçu serait de ne nouer aucun lien.
Sauf que c’est impossible.
Alors plutôt que de chercher à se prémunir de toute désillusion, apprenons d’abord à les accueillir sans que cela ne provoque :
- un effondrement narcissique,
- un drame définitif,
- une remise en cause totale de soi,
- ou une posture de victimisation qui enferme.
Facile à dire, diront certains. Je le sais.
Mais ce n’est pas une fatalité.
Et vous, quel type de désillusion relationnelle vous a déjà traversée le plus souvent ?
D’expérience, j’en distingue trois.
1) La désillusion rageuse
Elle se construit au fil des blessures répétées.
Pas une seule déception… mais une accumulation.
À force de vivre des préjudices, on finit par se sentir redevable de quelque chose dont, au fond, on n’est pas responsable.
Exemples :
- une mutation avortée,
- une augmentation toujours repoussée,
- une reconnaissance jamais formulée,
- une promotion “qu’on ne peut pas refuser” et qu’on ne désirait pas,
- une mise à l’écart répétée,
- un licenciement contestable, …
L’émotion dominante ici, c’est la colère nourrie par un sentiment d’injustice.
Et le risque, c’est de s’installer dans un scénario intérieur du type :
“On me fait ça” / “C’est toujours comme ça”.
Alors certains deviennent contestataires.
D’autres se replient, dans une forme de fatalisme plus ou moins silencieux.
Le point clé : la rage n’est pas un défaut.
C’est un signal. Mais si elle s’accumule, elle peut devenir une identité.
2) La désillusion anticipée
Ici, la désillusion ne vient pas d’abord de ce qui arrive, mais de ce qu’on redoute.
La relation est appréhendée comme un risque.
Et la prudence glisse parfois vers la méfiance, puis vers la défiance.
C’est une forme d’anticipation défensive : “Je préfère prévoir la chute plutôt que de la subir.”
Le lien devient source d’insécurité, plus ou moins forte selon le tempérament, l’histoire, l’état intérieur du moment.
Et, presque mécaniquement :
- en cherchant l’erreur chez l’autre, on finit par la trouver,
- en suspectant la confiance, on abîme le lien de confiance,
- en jugeant l’autre pour garder l’illusion de contrôler, on use le lien,
- en voulant imposer à l’autre la forme exacte de nos besoins, on prend le risque de le faire fuir, …
Le paradoxe, c’est que plus les désillusions s’accumulent, plus les mécanismes de contrôle se rigidifient…
et plus ils accentuent les déceptions au lieu de les résoudre.
Cercle vicieux.
Et terrain idéal pour le déni : “Je suis prudent, donc je suis lucide” et propice à l’usage du déni comme mécanisme de confirmation de notre conviction profonde que la confiance se construit dans le temps.
Alors qu’en réalité, on peut être prudent… et être déjà en train d’écrire l’échec à l’avance.
3) La désillusion chronique ou “des illusions perdues…”
Elle est souvent la conséquence durable de l’une des deux précédentes.
C’est la plus ancrée, et parfois la plus complexe à déconstruire.
Le scénario intérieur, ici, ressemble à ceci :
“Ça ne marchera pas.”
Ou : “Ça finit toujours mal.”
Ou encore : “Je n’y peux rien.”
Et pourtant, au départ, tous les signaux pouvaient être au vert.
L’enthousiasme était là. Le poste semblait idéal. La relation paraissait parfaite.
Puis, progressivement, le chemin se complexifie.
Les événements s’enchaînent, échappent à toute tentative de contrôle, et l’on ressent cette impression pénible que “quoi que je fasse, ça m’échappe”.
Certains s’accrochent, convaincus que “la prochaine fois sera la bonne”.
D’autres s’enferment dans la solitude ou le renoncement en effectuant un travail strictement alimentaire ou en choisissant la solitude comme meilleur compagnon.
On entend alors des phrases comme :
- “Ça sert à quoi de lutter contre des forces invisibles ?”
- “Le monde est ainsi fait…”
- “Je ne ne dois pas être de ce siècle…”
- “Je ne peux rien y faire, on ne change pas les gens.”
- “Quoi que je fasse, c’est toujours la même chose…”
- “On n’est vraiment pas tous égaux.”
Cette désillusion peut aller très loin : elle peut devenir une perte durable d’élan, une fatigue existentielle, un désespoir.
Et, chez certaines personnes, quand la souffrance s’installe, elle peut glisser jusqu’à des idées suicidaires avec parfois l’impression que “ce serait la seule issue”.
Dans ces moments-là, ce n’est pas une opinion ni une faiblesse : c’est un signal d’urgence.
Il faut en parler immédiatement et se faire aider (proche, professionnel, ressources d’urgence).
“Est-ce normal ?”
Je ne suis pas médecin.
Je suis psychologue clinicien, spécialiste de la relation et des émotions.
Et oui : c’est normal de vivre des désillusions.
L’enjeu n’est pas de les éviter à tout prix.
L’enjeu, c’est d’avoir les ressources pour y faire face. Parce que s’en prémunir en permanence n’est pas un gage de tranquillité.
C’est souvent l’inverse : cela rétrécit le champ des possibles et assèche les liens.
Ce qui aide vraiment : la résilience… et l’estime de soi
La résilience est une fonction précieuse : celle qui permet de remonter la pente après une déception.
Et pour favoriser cette aptitude résiliente, il faut étayer, solidifier, forger une estime de soi enracinée dans des expériences de vie : heureuses, satisfaisantes, réparatrices, rassurantes.
Mais pour cela, il faut laisser la porte ouverte à des rencontres nourrissantes et à des relations stables et apaisées.
Qu’on le veuille ou non : nous sommes, en partie, l’artisan de notre bonheur…
et, parfois, de celui des autres.
Et réciproquement.
Mini-boussole en 4 étapes (quand la désillusion surgit)
Nommer sans reproches
“Je suis déçu parce que j’attendais X… et j’ai vécu Y.”
Clarifier le contrat implicite
“Qu’est-ce qui avait été promis, attendu, sous-entendu ? Par qui ? Quand ?” <
Exprimer sans accuser (deux phrases maximum)
“Quand il se passe ceci, j’aurais besoin de cela.”
Décider
Réparer / renégocier / prendre de la distance / partir.
Pas dans l’instant ni à chaud, en prenant le temps de se connecter à soi et ses émotions.
Le lien en vaut très souvent la chandelle.